Interview sur l’accessibilité web pour les Chroniques Numériques d’Audric

Le 26 juillet dernier, j’ai eu l’honneur d’être interviewée au sujet de l’accessibilité web par Audric Gueidan, médiateur numérique et formateur indépendant. C’est un sujet sur lequel j’avais déjà maintes fois échangé avec lui et qu’il avait envie de partager sur son podcast les « Chroniques Numériques d’Audric ».

L’épisode a été publié hier sur la plateforme Open.Audio où vous pouvez l’écouter ou le télécharger.

Évidemment, un épisode de podcast qui parle d’accessibilité doit être lui-même accessible. C’est pourquoi, j’ai initié Audric à la réalisation de transcription textuelle pour les contenus audios. Il s’est prêté au jeu et l’a fournie sous format document (merci !). Mais, je me suis dit qu’une transcription sur une page web serait plus pratique pour lire sur son téléphone. Voici donc la transcription au format web.

Ma présentation et mon métier de consultante en accessibilité web

Audric :

Bonjour à tous, c’est Audric et vous écoutez une nouvelle chronique numérique. Et donc aujourd’hui, je reçois Julie Moynat. Julie, tu es intégratrice web et consultante en accessibilité numérique. Alors, je viens de dire plein de mots compliqués. Là, j’ai fait un kamoulox. Est-ce que tu peux nous expliquer un petit peu tout ça et finir ta présentation s’il te plaît ?

Julie :

Bonjour, donc oui, effectivement, je suis intégratrice web et consultante en accessibilité web. Donc, intégratrice web, en fait, ça concerne le métier de l’intégration web donc ça consiste à coder majoritairement en HTML et CSS. En gros, on va faire une page web, on va rendre dynamique une maquette graphique pour en faire une page web. Et ça, on le fait en respectant tout un tas de bonnes pratiques et de règles qui sont spécifiques au web, comme notamment les règles d’accessibilité. Et donc l’accessibilité web, c’est finalement ce qui va permettre de faire en sorte que les personnes handicapées puissent accéder à toutes les informations et utiliser tous les services d’un site web comme n’importe qui d’autre, donc sans barrière.

Et aujourd’hui, bah c’est pas du tout le cas donc c’est pour ça qu’il y a un métier pour ça. Et donc, je suis aussi consultante en accessibilité web. Donc en fait, ce métier consiste, grâce à des audits, à s’assurer que les sites web respectent les règles d’accessibilité, qu’ils fonctionnent dans les différents modes de navigation des personnes handicapées, et suite à ces audits, je vais accompagner à la correction des erreurs qu’on va trouver. Donc il y a vraiment beaucoup de choses, c’est assez varié comme métier, en fait.

Audric :

J’ai l’impression que c’est assez récent, en plus ou, en fait, c’est juste qu’avant on n’en parlait pas ?

Julie :

C’est pas si récent que ça. Pour moi, ça l’est. Alors déjà, la première loi qui obligeait les sites web à être accessibles, elle date de 2005 donc c’est pas si récent que ça non plus, quoi. Puis bah l’accessibilité, on en parle depuis les premières spécifications du W3C, donc l’organisme qui spécifie HTML, enfin qui spécifiait HTML parce que aujourd’hui c’est plus tellement le W3C mais bon, c’est un autre sujet.

Mais oui, du coup, on en parle depuis les débuts du web, en fait. Après ce métier-là, effectivement, je pense qu’il date… J’ai pas trop l’historique mais je pense qu’il date de… bah des années 2000 de toute façon, mais on est déjà en 2021.

Audric :

Oui. Et toi du coup, qu’est-ce que t’as fait comme études ou formation pour te retrouver maintenant à faire ça comme travail ?

Julie :

J’ai eu un parcours qui peut sembler un peu étonnant puisqu’au départ, j’ai fait une licence arts plastiques. Il y avait une part de création numérique aussi dedans, donc c’était pas si éloigné. Mais c’est à ce moment-là, en fait, pendant cette licence, que j’ai compris qu’en fait, je voulais faire du web parce que j’avais commencé à mettre les mains dans le cambouis depuis que j’avais 15 ans et j’avais pas pris conscience qu’en fait, c’était ça que je voulais faire comme métier. J’en ai pris conscience quand j’étais à la fac. Et donc après ma licence, j’ai fait une formation d’un an en alternance dans la création de sites web. Et donc, c’est ça qui m’a ouvert la voie vers la création de sites web. Et puis l’accessibilité, j’ai découvert au fil de l’eau et j’ai fait une formation professionnelle sur la réalisation d’audits d’accessibilité web en 2016.

Accessibilité et conformité

Audric :

D’accord. Et du coup, d’un point de vue numérique, ça se passe comment ? C’est quoi les conditions, minimum en tout cas, pour qu’un site web soit considéré comme accessible ?

Julie :

Alors accessible, c’est un mot… En fait, ça porte à confusion parce qu’on peut difficilement dire qu’un site est accessible. Enfin, disons que ça veut tout et rien dire. En fait, on peut très bien… Si je prends l’exemple des vidéos : une vidéo, elle pourrait être accessible à une personne sourde parce qu’elle est sous-titrée. Mais, en revanche, elle pourrait ne pas être accessible à une personne aveugle parce que, dans cette vidéo, il y aura des textes qui sont écrits mais qui ne sont pas lus par une voix off. Donc, on va plutôt parler de conformité, en général. Et la conformité, ça va être la conformité aux règles d’accessibilité. Et là, ça va se mesurer via un référentiel qui contient un certain nombre de critères qui vont permettre de couvrir la plupart des situations de handicap.

Audric :

Ça, c’est le fameux RGAA.

Julie :

Oui, alors le RGAA, donc Référentiel Général d’Amélioration de l’Accessibilité, c’est le référentiel français. Il y en a d’autres référentiels dans les autres pays. Mais ça s’appuie, il me semble à chaque fois, sur la norme internationale qui s’appelle WCAG, pour « Web Content Accessibility Guidelines », qui justement a été créée par le W3C dont je parlais tout à l’heure. C’est une norme qui, en fait, a trois niveaux. Le niveau A, double A et triple A. Mais le RGAA, depuis sa dernière version, n’a plus que les deux premiers niveaux parce que le niveau légal attendu, c’est le niveau double A. Donc, il y a les critères de niveau A et les critères de niveau double A. Ce qui fait que, dans le RGAA, en fait, c’est incomplet puisqu’il manque le troisième niveau.

Mais du coup, bah c’est effectivement là-dessus qu’on va s’appuyer pour mesurer la conformité, en France. Alors, sachant qu’on peut faire aussi des audits avec WCAG mais en général, on va plutôt utiliser le RGAA puisque c’est en français, c’est plus facile et c’est un outil qui est vraiment adapté pour faire des audits puisqu’on a une question et on répond par « conforme », « non conforme » ou « non applicable ». Alors que les WCAG, c’est un peu plus, heu… disons qu’un critère WCAG englobe vraiment beaucoup plus de choses qu’un critère RGAA. C’est beaucoup plus découpé dans le RGAA.

L’état du web vis-à-vis de l’accessibilité

Audric :

D’accord. Est-ce que tu aurais une idée, à peu près, de combien de sites en pourcentage sont considérés comme accessibles ou, l’inverse ? J’imagine qu’il y en a beaucoup plus qui sont pas accessibles, en fait.

Julie :

Il y a pas de chiffres, en fait. Ça peut pas vraiment se mesurer formellement puisque je regardais, là, sur un site web qui compte le nombre de sites web et il y en a presque deux milliards donc on va avoir du mal à évaluer ça.

Par contre, il y a une étude de WebAIM qui a audité automatiquement un million de pages d’accueil. Et dans ce million de pages d’accueil, il y a des pages d’accueil aussi de sites français. C’est pas que des sites anglo-saxons. Et en fait, sur cette étude d’un million de pages d’accueil, il y a 97,4 % des pages, en 2021, qui ont des erreurs d’accessibilité automatiquement détectables. Donc c’est-à-dire que les outils de tests automatiques vont pouvoir détecter un certain nombre d’erreurs, mais les outils de tests automatiques vont pouvoir tester seulement 20 à 30 % des critères parce que les autres sont forcément testables manuellement, on peut pas le faire automatiquement. Donc là, t’imagines que 97,4 % des pages qui ont des erreurs donc, parmi ces 20 à 30 % de critères qu’on peut tester automatiquement, bah c’est énorme. Et qu’est-ce qui se passerait si on auditait manuellement ces sites web ? Bah finalement, on se retrouverait peut-être beaucoup plus proche des 100 % parce que là, on est déjà à 97,4 donc oui, on peut encore faire plus proche. À mon avis, de toute façon… Donc là, il reste 2,6 % du million de pages d’accueil qui finalement ont très probablement des erreurs d’accessibilité qu’on peut détecter manuellement… On serait, je pense, en-dessous de 2 % de sites qui soient accessibles.

Audric :

Il y a du travail à faire. Et est-ce que les sites d’État, du gouvernement sont plutôt des bons élèves ou pas terribles ?

Julie :

Euh, je pense que tu connais déjà la réponse. (rire)

Tristement, ce sont pas des bons élèves. D’ailleurs, c’est… J’allais dire, c’est drôle, mais non, c’est pas drôle… Le site du secrétariat d’État chargé des personnes handicapées n’a même pas un site conforme, donc handicap.gouv.fr n’est pas conforme. Le site du Défenseur des Droits n’est pas conforme non plus, alors que le site du Défenseur des Droits, c’est là-dessus qu’on peut le saisir pour signaler une discrimination. Et donc, par exemple, l’inaccessibilité d’un site web, puisque c’est une discrimination, ça devrait pouvoir se signaler via le site du Défenseur des Droits, mais lui-même n’est pas conforme donc…

Audric :

Oui, bon. (rire)

Julie :

Ouais, c’est catastrophique, en fait. Et là, on a aujourd’hui… alors je sais plus en quelle année ça a été créé, il y a un Observatoire du numérique, qui a été créé, ça fait pas très longtemps, je sais plus… C’est 2019, il me semble que c’était en 2019. Et en fait, il a été décidé sur ce site-là, donc l’Observatoire du numérique, il y a un tableau récapitulatif des 250 démarches les plus utilisées, donc les sites de démarches publiques. Et dans ce tableau, il y a une colonne « prise en compte des handicaps ». Et en fait, il y a marqué « oui » dans cette colonne si le site web est conforme à au moins 75 %, donc ça veut dire qu’en fait, pour avoir juste le « oui » affiché dans ce tableau-là, 75 % de conformité au RGAA, ça suffit. Donc en fait, on se retrouve avec des organismes publics qui viennent toquer à la porte des agences spécialisées dans l’accessibilité numérique et qui leur disent « moi, je veux atteindre 75 % de conformité ».

Audric :

Pour avoir le « oui » dans le tableau.

Julie :

C’est ça.

Donc là, on n’est même plus sur un objectif de respecter le RGAA et être au niveau légal double A. Non, on veut juste faire 75 % de conformité. Donc finalement, on a des objectifs qui ont été revus à la baisse à cause d’un pauvre tableau qui met un « oui » quand on a 75%.

Audric :

En parlant d’objectifs revus à la baisse, ça me fait penser un peu, pour comparer, à la loi Elan qui avait en partie cassé la loi Alur qui a diminué le quota de nouveaux logements accessibles pour les personnes handicapées, qui est passé de 100 % à 20 %. Du coup, d’un point de vue numérique, on est un peu sur la même pente, j’ai envie de dire.

Julie :

Ouais, ouais… Le parallèle est assez juste parce qu’au final, quand on regarde l’historique de la loi qui concerne l’accessibilité des sites web, donc c’est l’article 47 de la loi numéro 2005-102 – je vous la fais longue – « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées », donc dans cet article-là en fait, en 2005, on s’attendait à ce que les sites web… Alors, il y a un décret, en fait, suite à cette loi de 2005, il y a un décret d’application qui est paru seulement en 2009. Il a fallu déjà attendre… (rire)

Et du coup, dans ce décret, il était exigé que les sites web concernés par la loi, donc c’était majoritairement les organismes publics, que les sites web soient mis en conformité avec le RGAA sous 3 ans, et c’était 2 ans pour les sites publics. Donc ça veut dire – ce décret qui date de 2009, en fait – en 2011, tous les sites publics devaient être en conformité au RGAA. Alors là, on a toujours des sites publics qui ne sont pas accessibles et au final, quand on voit la dernière version de la loi, on nous demande plus que les sites soient conformes au RGAA. Pour être sanctionné si jamais on ne respecte pas la loi, on sanctionne en fait la non-publication de certains documents.

Donc ces documents, ça va être :

  • La déclaration d’accessibilité, donc ça, ça veut dire qu’il faut faire un audit pour avoir un score de conformité.
  • Il faut un schéma pluriannuel de mise en accessibilité parce qu’en général, l’audit, il remonte pas 100 % de conformité donc, il faut un schéma qui dit les étapes pour finalement rendre les services de cet organisme accessibles, qui aussi détaille la façon dont le personnel va être formé au sujet, etc.
  • Et, il y a aussi un plan d’actions annuel à publier.
  • Et quatrième point, il faut indiquer sur la page d’accueil « Accessibilité : non conforme », « Accessibilité : partiellement conforme » ou « Accessibilité : totalement conforme » en fonction du niveau de conformité qui a été remonté par l’audit.

Et donc ces quatre choses-là, si c’est pas publié, ça c’est condamnable. Par contre, si l’audit déclare que bah tiens, il y a 10 % de conformité sur ce site web mais tous les documents sont publiés, bah c’est bon. Donc en fait, tu peux rester avec ton site de 10 % de conformité, quoi.

Rendre son site web accessible

Audric :

D’accord et du coup, moi, si je suis une entreprise, j’ai un site, c’est quoi les premières étapes que je dois entreprendre ? C’est d’abord contacter une entreprise spécialisée dans l’accessibilité ? C’est quoi la première chose à faire ?

Julie :

Oui, la première chose, je pense que c’est de, effectivement, contacter une entreprise qui est experte sur le sujet. Déjà, en fait, il y a déjà eu une prise de conscience du sujet à priori…

Audric :

C’est déjà bien parce que tout le monde en est pas à ce niveau-là.

Julie :

Voilà, c’est ça, c’est déjà pas mal.

Moi, je pense qu’effectivement la première étape, c’est de contacter une entreprise qui est experte sur le sujet. Alors, il faut quand même s’assurer que l’entreprise est bien experte sur le sujet parce que, je veux pas dire, c’est à la mode, mais bon, c’est un peu… Enfin, il y a des gens qui sentent le filon venir, en fait. Et oui, il y a des escrocs comme dans tout milieu, en fait. C’est malheureux sur un sujet tel que l’accessibilité puisqu’au final, ça va avoir un impact pour les personnes handicapées qui en bavent déjà suffisamment Note de bas de page [1] donc c’est assez terrible.

Donc, il faut quand même essayer de s’assurer que l’entreprise est vraiment calée sur le sujet. Et en fait, c’est cette entreprise-là qui va aider à trouver la meilleure solution d’accompagnement vers la mise en accessibilité. Il faudra forcément faire un audit pour évaluer le niveau du site web, voir l’étendue des dégâts, en fait finalement, pour pouvoir ensuite accompagner au mieux, pour corriger.

En tous les cas, ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a aucun outil qui permettra de rendre un site accessible. Il n’y a pas d’outil magique. Il n’y a pas un outil, on va l’installer en une ligne de code et hop, le site va devenir accessible ou conforme. Ça, c’est pas possible, ça n’existe pas.

Audric :

Donc le petit œil qu’on peut voir parfois sur certains sites, en fait, il sert pas à grand chose quoi ?

Julie :

Alors le petit œil… ?

Audric :

Qui permet de changer le contraste de manière automatique ou la taille.

Julie :

Alors si… en fait… le problème du petit œil, c’est que, en général, c’est une seule option donc effectivement soit, ça va augmenter la taille de police ou alors effectivement, ça va afficher le site de façon plus contrastée. C’est des gadgets, en fait. Ça corrige pas tous les critères. Si j’augmente les contrastes du site OK, mais qu’est-ce qui se passe, là ? Mon site, il marche pas quand je navigue au clavier, ça marche pas ? Bah ça, ça va pas le corriger. Mais par contre, il y a d’autres outils qui ont beaucoup plus d’options, il y a des outils où, en général en fait, on a plutôt une icône d’une personne en fauteuil roulant, soit on a une icône d’homme de Vitruve.

Audric :

Ah, d’accord.

Julie :

Enfin, c’est un bonhomme avec…

Audric :

Oui, c’est le signe qui est utilisé maintenant en tout cas dans les menus, sur les téléphones portables en général.

Julie :

Oui, bah en fait c’est une icône qui a été popularisée par Apple, donc, pour signifier l’accessibilité et donc on voit beaucoup ce genre de choses.

Alors parfois, c’est aussi le logo directement de l’outil. Donc ça parle encore moins quand on connaît pas l’outil. Mais souvent, ça ouvre un panneau, en fait, dans le site avec plein plein d’options. Il y en a tellement qu’on sait même plus où regarder.

Et il y a certains de ces outils qui disent, en fait, que ça va rendre le site conforme aux règles d’accessibilité et ce n’est pas le cas, absolument pas le cas. C’est impossible, en fait, de corriger totalement l’accessibilité d’un site via un tel outil. Alors, ça peut corriger certaines non-conformités, mais il faut que ce soit bien fait. La réalité, c’est que souvent, quand on clique sur ces boutons qui permettent d’augmenter le contraste, bah c’est qu’en fait ça marche pas, on va avoir des textes qui sont toujours en orange sur fond blanc ou en blanc sur fond jaune. Il y aura toujours des petits endroits dans le site où ça va pas marcher.

Audric :

Il faut toujours qu’il y ait un humain qui vérifie et qui passe derrière de toute façon.

Julie :

C’est ça en fait. À partir du moment où on met un de ces outils-là, il faut vérifier chacune des options. Parce que c’est vraiment des usines à gaz, ces outils-là. Donc en fait, on va vérifier chacune des options et en fait, on va passer un temps monstrueux à faire ça alors que ça ne va même pas rendre le site totalement conforme.

Audric :

Pour faire un parallèle entre les réglementations, la non-conformité et le fait qu’il y ait des gens qui se lancent sur ce marché pour faire du business, ça me fait penser moi aussi au fameux RGPD, au Règlement Général de la Protection des Données qu’on est censé appliquer depuis plus de 3 ans. Et on voit, pareil, qu’il y a beaucoup de personnes qui sont pas encore dans les clous, que les bannières de cookies, il y a un peu de tout et n’importe quoi et que là aussi, on va trouver les entreprises qui disent « bah si si, en un bouton, moi, je vous rends votre site compatible RGPD » alors que c’est pas le cas.

Julie :

Oui bah, on m’avait effectivement dit qu’il y avait le même genre de chose pour le RGPD. J’avais même pas conscience qu’il y avait aussi ce genre d’entreprises qui vendaient des boutons magiques pour ça, ça me semble tellement aberrant (rire).

Le risque à ne pas faire un site accessible

Audric :

Et du coup, si je fais pas, moi, ce travail d’accessibilité, en dehors du fait d’avoir une mauvaise image, peut-être auprès de mes consommateurs et que certains vont peut-être m’interpeler sur les réseaux sociaux, est-ce que je peux recevoir une plainte, des amendes ? Est-ce qu’il y a vraiment un impact derrière si moi, je fais rien ?

Julie :

Alors une plainte… C’est possible, comme je le disais, on peut porter plainte si un site web nous est inaccessible, donc c’est vraiment la personne handicapée qui doit porter plainte, enfin d’ailleurs, c’est pas une plainte, je crois que c’est plutôt une saisine, ça s’appelle, auprès du Défenseur des Droits. Donc faut déjà réussir à utiliser le site du Défenseur des Droits qui n’est pas totalement conforme.

Mais surtout, en fait, il y a peu de chances, entre guillemets, que ça arrive, malheureusement, parce que les personnes handicapées en bavent déjà énormément au quotidien Note de bas de page [2], donc pour déposer une saisine auprès du Défenseur des Droits, il faut quand même avoir suffisamment d’énergie et de temps à passer pour le faire. Je ne sais même pas si ça aboutira quelque part au final, puisque bah en fait, le Défenseur des Droits c’est un peu comme la CNIL, en fait. C’est plutôt un rôle consultatif, c’est pas un organisme qui est habilité à… quoique la CNIL…

Audric :

Ils commencent à mettre des amendes, mais bon.

Julie :

Oui, il y a des amendes, mais le Défenseur des Droits, il me semble qu’ils ne peuvent pas mettre des amendes.

Audric :

Après les amendes de la CNIL, Google et compagnie rigolent quand même bien.

Julie :

Oui bah forcément à cette échelle-là, c’est autre chose. Mais là déjà, enfin, tu vois le problème, c’est mettre des amendes à des sites publics… Par exemple le site des impôts n’est pas du tout conforme. Il y a des personnes aveugles qui passent une demi-journée à déclarer leurs impôts.

Audric :

Mais même quelqu’un de 100 % valide peut galérer pendant une journée avec le site des impôts. Là, on va parler d’inclusion numérique.

Mais ouais, il est compliqué.

Julie :

Au niveau ergonomique, il est aussi très problématique donc c’est effectivement pas que de l’accessibilité. Voilà, c’est un tout, ce site-là et il faut vraiment le refaire. Mais oui donc au niveau des plaintes ça me semble assez peu probable.

Alors, j’ai entendu dire qu’il y avait des associations de personnes aveugles qui voulaient se regrouper pour déposer une plainte. Mais je ne sais pas si ça aboutira. Enfin, en fait, j’aimerais bien que ça aboutisse parce qu’il faudrait que ça puisse vraiment faire bouger les choses, qu’on voit que bah en fait l’amende, je vais y revenir, l’amende prévue dans la loi, si elle était appliquée au moins une fois que ça serve d’exemple, quoi.

Et donc cette amende, en fait, donc elle a été introduite par la dernière mouture de l’article 47 de la loi 2005-102. Si les documents que j’ai listés tout à l’heure ne sont pas publiés, le risque est de se prendre une amende de maximum 20 000€ par an et par site non conforme. Mais on parle bien de non-publication des documents, on ne parle pas d’un site qui a tout publié et qui a 10 % de conformité. Bon après, dans les faits, le schéma pluriannuel dont je parlais, c’est un schéma pluriannuel qui ne doit pas excéder 3 ans. Donc, ça veut dire que sous 3 ans, tu t’engages à corriger ton site, quand même. Mais on sait bien comment ça se passe à chaque fois, tu l’as dit, pour le RGPD c’est pareil, à chaque fois, les échéances sont repoussées, donc ton schéma pluriannuel, il va toujours être repoussé tout le temps. Enfin tant qu’il y a pas de sanction en fait… Puis quand on voit que le site du secrétariat général chargé des personnes handicapées n’est même pas conforme… C’est… enfin voilà…

Audric :

Du coup pour faire bouger les choses, faudrait quoi ? Qu’il y aient de vraies amendes qui tombent et que le sujet soit pris au sérieux parce que ça concerne… je sais pas combien de personnes en France, par exemple, ça concerne ?

Julie :

En fait, il y a un chiffre qui circule, mais je le connais même pas par cœur parce que… parce que c’est bidon. Pour l’accessibilité numérique, ça ne concerne pas toutes les personnes handicapées : il y a des personnes qui sont handicapées, alors on va dire dans la « vie réelle » et qui ne vont avoir aucun handicap dans l’utilisation d’un ordinateur, d’internet etc.

Donc en fait, dire le nombre de personnes handicapées, ça correspond pas à la réalité des personnes handicapées qui ont besoin d’accessibilité numérique. En plus de ça, il y a des personnes qui, en fait, sont handicapées et ne le savent pas forcément, il y a des personnes qui sont handicapées et ne se déclarent pas non plus. Vraiment, donner un chiffre, je…

Audric :

Ouais, ça serait biaisé de toute façon.

On aurait une image tronquée, en fait, de la réalité.

Julie :

Et en fait, enfin, aussi, ce qu’on peut se demander, c’est à partir de combien de personnes concernées vous allez estimer que c’est important de faire les choses ? Parce que finalement, à partir du moment où il y a une personne qui peut pas déclarer ses impôts, bah déjà, il y a un problème.

Audric :

Ah et s’il y avait que ça, alala. (rire)

Julie :

Là, on dématérialise toutes les démarches mais toutes les personnes qui n’ont pas de connexion internet, qui ne savent pas utiliser un ordinateur, qui sont effrayées par ce genre de choses, on parle d’illectronisme pour toutes ces personnes qui sont éloignées du numérique finalement. Bah en fait, tu additionnes ça avec tous les problèmes d’inaccessibilité, ça fait énormément de monde.

Le mot de la fin : l’accessibilité, c’est enrichissant et formez-vous

Audric :

Si tu avais quand même un message peut être positif à faire passer aux éditeurs ou aux gens en général concernant l’accessibilité numérique, qu’est-ce que tu pourrais nous dire ? De se réveiller ? Faut prendre le taureau par les cornes ?

Julie :

Oui, alors après tu me dis positif alors du coup (rire), je suis un peu coincée !

Coincée pas vraiment, en fait, l’accessibilité c’est un sujet qui est super intéressant et en fait, ça vous pousse à vous ouvrir beaucoup plus sur les êtres humains, en fait, qui nous entourent.

Ça nous pousse à nous renseigner sur les différents handicaps qui existent et il y en a plein ! Et en fait, même un seul handicap sera vécu différemment par toutes les personnes qui l’ont. Donc on va se retrouver dans des situations qui sont toujours différentes et c’est vraiment quelque chose qui est hyper passionnant parce qu’on va se retrouver, parfois, dans des situations où on a un composant hyper complexe sur un site web, un truc qu’on n’a jamais vu ailleurs, qui du coup, n’est pas documenté dans tous les exemples qu’on peut avoir de composants accessibles. Et en fait, on va se poser plein de questions, ça va nous pousser à faire des recherches, à échanger avec d’autres personnes expertes, et du coup, on va apprendre plein de choses. Et en fait, on va se retrouver à comprendre des situations qu’on n’avait même pas imaginées avant et donc on va réfléchir encore différemment à chaque fois sur tous les autres composants sur lesquels on va travailler puisqu’on va mettre toujours à profit ces nouvelles connaissances.

S’il y a quelque chose de positif, c’est ça en fait, c’est vraiment un métier qui est super intéressant. Et donc, je vous encourage vraiment à vous renseigner sur ce sujet et quand on se renseigne sur l’accessibilité, il faut vraiment se renseigner sur les différents handicaps. On n’apprend pas juste l’accessibilité, comment on fait techniquement. On apprend pour qui on le fait, pourquoi, dans quelles conditions ce sera utilisé, de quelle manière, pour savoir vraiment ce qu’on attend au niveau de l’accessibilité de ce composant-là.

Pour ça, pour moi l’auto-formation est absolument insuffisante. Il faut vraiment se faire former par des personnes expertes du sujet parce que moi, je le sais, j’ai commencé par l’auto-formation, on commence toujours comme ça de toute façon, on commence à lire des articles, à mettre en place des trucs et tout. Et puis en fait, une fois qu’on est formée, on reprend le code qu’on avait fait précédemment et puis on se dit mais qu’est-ce que j’ai fait ? En fait, j’ai compris totalement le truc de travers et du coup, j’ai fait exactement le contraire de ce que je voulais faire. C’est-à-dire qu’en fait, j’ai pu potentiellement rendre plus inaccessible un composant.

C’est un peu malheureux finalement de faire le contraire de ce qu’on veut faire, donc vraiment, je pense que se faire former par des personnes expertes, c’est vraiment le plus important, quoi.

Audric :

Super ! Bon bah j’espère que le message sera passé.

Merci beaucoup Julie pour cet entretien.

Julie :

Ben, je t’en prie, merci à toi.

Audric :

Bien, merci beaucoup pour tous ces échanges riches en informations. On peut retrouver beaucoup de choses sur ton site internet lalutineduweb.fr et, quant à moi, je vous souhaite à tous de bonnes vacances et je vous dis à bientôt pour une prochaine chronique, ciao.

Notes de bas de page et ressources

Notes de bas de page

  1. Je dis que les personnes handicapées « en bavent déjà suffisamment ». Cette expression n’est pas très belle, je vous l’accorde. Ce que je veux dire par là et que je n’ai pas pensé à préciser à l’oral, c’est que, au-delà de l’éventuelle douleur que peuvent causer certains handicaps ou certaines maladies, l’inaccessibilité du web et de la « vie réelle » est elle-même, déjà, extrèmement coûteuse en énergie et en temps pour les personnes handicapées. Par conséquent, il serait peut-être bien de commencer à prendre en compte sérieusement leurs besoins d’accessibilité. (Retour au texte lié à la note [1])
  2. Voir la note 1. (Retour au texte lié à la note [2])

Ressources

Quelques ressources que j’ai citées ou en complément :

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